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Ils étaient au bord de la prison

Ce n’est pas la faute des journalistes si leur plume se transforme en scalpel

Ils étaient au bord de la prison, nos confrères. Vamara  Camara, directeur de publication de « Soir info » et « l’Inter ». Gbané Yacouba, directeur de publication de « Le Temps et Lg Info » et Bamba Mamadou, directeur de publication de « Notre Voie ». Ils avaient à leurs côtés dans une cellule du camp militaire d’Agban. Leurs collaborateurs, Hamadou Zia, rédacteur en chef de « L’Inter », Jean Bédel Gnago (correspondant de Soir Info à Adiaké) et Ferdinand Bailly, journaliste à « Le Temps ».

Ces confrères ont été convoqués le dimanche 12 février, entendus, puis arrêtés. Le contenu d’un communiqué diffusé par le parquet d’Abidjan permet d’avoir une idée sur ce qui leur est reproché. « (…) Il nous est donné de constater que certains organes de presse divulguent de fausses informations de nature à inciter les soldats à la révolte (…)  Ces agissements tombent sous le coup de la loi qui réprime l’incitation des militaires à l’insoumission et à la rébellion, les atteintes à l’autorité de l’État et la publication d’informations fausses se rapportant au secret de la défense et de la sûreté de l’État ».

Certes, « l’incitation des militaires et des forces de l’ordre à l’insoumission et à la rébellion », si telle est l’infraction finale retenue contre nos confrères, est l’une des exceptions au principe de l’exclusion de la peine d’emprisonnement pour les délits de presse. Et dans ce cas, nos confrères ne sont, malheureusement pas, couverts. Mais, dans un Etat démocratique, chaque situation devrait pouvoir déboucher sur un débat de fond qui fasse avancer la démocratie.

En effet, dans cette affaire, il est reproché au fond, aux confrères d’avoir écrit que le gouvernement aurait accédé en partie aux exigences des « Forces Spéciales » qui avaient fait le coup de feu du côté d’Adiaké et dont le porte-parole, sur les antennes de « TV5 Afrique », avait affirmé qu’ils exigeaient de l’Etat, le versement d’une somme de 17 millions de FCFA à chacun des éléments de cette « Force Spéciale », avant de mettre fin à leur « mouvement d’humeur » selon la terminologie officielle. A la suite des négociations qui ont lieu entre le gouvernement et les mécontents, un accord a été trouvé, sans le versement, paraît-il, du moindre centime. Sauf que nos confrères, apparemment, avaient des informations contraires et, ont estimé qu’il était de leur responsabilité de les mettre à la disposition de leurs lecteurs. Et voilà l’éternelle question de la frontière entre l’information  d’intérêt général et la protection d’un secret militaire pas si bien gardé.

Le gouvernement affirme qu’il n’a rien payé, les confrères pensent le contraire. Devant une telle situation, dès l’instant où il est clair qu’au-delà des mots, l’intention première des confrères n’a jamais été d’inciter les soldats à la rébellion-ils n’ont jamais eu besoin de personne pour ce genre d’exploits-une simple audition aurait suffit. Mais convoquer des journalistes, les auditionner pendant des heures puis les garder à vue comme s’ils risquaient de fuir le pays dès la fin de l’audition, voilà qui relève de l’extrême. La détention, dans ce pays, continue d’être le principe…au lieu d’être l’exception comme le stipule l’article 137 du code de procédure pénale de Côte d’Ivoire. 

En détenant nos confrère dans une cellule d’un camp militaire, en l’occurrence celui d’Agban, les services du procureur de la République rappellent à l’ensemble de la corporation, combien, malgré des avancées majeures, la situation des journalistes demeure précaire. Pendant près de dix ans, sous le régime Gbagbo, l’ex-procureur Tchimou, interprétant la loi sur la presse selon sa compréhension, a conduit plusieurs journalistes derrière les barreaux en estimant que la détention préventive n’est pas une peine d’emprisonnement. Aux débuts du régime Ouattara, le premier procureur, Simplice Kouadio, avait sembler emprunter la même voie en expédiant deux confrères de « Notre Voie » à la Maca . Avant de se ressaisir, promptement.

Aujourd’hui, c’est le procureur Adou, même si l’infraction visée lui en donne légalement le droit, qui se met sous les feux, avec la décision de garder à vue nos confrères. Une décision qui, chacun le sait, même si elle peut plaire à des excités dans certains cercles politiques, ne profite guère à l’image de marque de la Côte d’Ivoire, déjà cabossée par une succession de mutineries qu’on nous prie d’appeler pudiquement des « mouvements d’humeur ». Des mouvements d’humeur qui provoquent des blessés par balles dans l’innocente population civile et dont les auteurs ne sont guère inquiétés. Les journalistes, certains le rappellent tous les jours, ne sont pas au-dessus de la loi. Le problème, c’est que dans un système qui veut démocratique, la presse représente un pouvoir et, à ce titre, ceux qui exercent ce pouvoir ou qui en sont les représentants, bénéficient d’une protection spéciale de la loi. Il faut une procédure spéciale pour arrêter un député. Il représente le pouvoir législatif. Il faut une procédure spéciale pour arrêter un ministre. Il appartient au pouvoir exécutif. Il faut une procédure spéciale pour arrêter un magistrat. Il apparient au pouvoir judiciaire. Les avocats ne peuvent pas être arrêtés en violation d’une procédure spéciale. Ils sont des auxiliaires de justices indispensables, dans un système démocratique, à l’administration d’une bonne justice.  L’ex-procureur Tchimou Raymond qui a essayé d’arrêter un avocat (le bâtonnier Assi), à l’époque, a non seulement échoué, mais il s’est retrouvé avec une marche historique de tous les avocats de Côte d’Ivoire sur le dos.   

Le législateur a estimé que les journalistes, dans l’exercice de leurs fonctions, ne doivent pas être arrêtés pour souffrir une peine d’emprisonnement. Certes, il y a des exceptions à cette protection. Comme pour tous les autres représentants des trois autres pouvoirs. Mais ces exceptions ne doivent pas être utilisées pour « bâillonner » les plumes. Chaque dérapage dans la presse, si cela est avéré, ne doit pas entraîner pour seule réponse, l’emprisonnement. Il doitt être une nouvelle occasion de mise en place de nouveaux mécanismes d’encadrement du secteur via le régulateur qui dispose de tous les moyens juridiques pour « responsabiliser » ceux qui, dans la corporation, prennent délibérément des libertés avec la déontologie. Et le procureur de la République dont l’autorisation est obligatoirement requise avant la sortie de tout journal, sait qu’il peut passer par le régulateur créé par la loi, pour obtenir les meilleures réponses contre les dérapages supposés ou avérés.

Faute d’avoir utilisé ce moyen-bien que les confrères aient été libérés cet après-midi-

sa décision d’auditionner des journalistes un dimanche, puis de les arrêter le même jour, comme s’ils devraient fuir le pays en cas de libération, tombe sous le coup du « zèle ». Un « zèle » qu’il n’a peut-être pas voulu, quand on sait sous quelle « terreur » vivent souvent les procureurs sous nos tropiques. Les confrères ont été libérés, c’est une bonne chose. Mais à quel prix, pour l’image de la Côte d’Ivoire?  

ASSALE TIEMOKO

« L’ELEPHANT DECHAINE » N°520 DU MARDI 14 FEVRIER 2017.

NB/ Article modifié après la libération des journalistes.

A propos Antoine ASSALE

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